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Jésus, le meilleur copain des bobos indiens

Anita Kapoor est plutôt le genre de fille qu’on imagine passer son samedi soir dans un bar branché. Et, pourtant, tous les week-ends, pendant deux heures, cette élégante styliste marque une pause pour se rendre à Juhu, dans les faubourgs de Bombay. Dans sa résidence secondaire, Gul Kripalani, exportateur de produits de la mer et leader religieux, accueille la Juhu House Fellowship, un groupe de 300 personnes dont Jésus-Christ est le ciment spirituel. Ici, les permanentes, les lunettes griffées et les coupes de cheveux excentriques des ingénieurs, des acteurs débutants et des étudiants tranchent avec un environnement où la sobriété vestimentaire est plutôt de mise. Les membres de cette congrégation chantent et prient pour toutes sortes de choses: le pays ou encore la municipalité de Bombay. De façon très théâtrale, les pasteurs imposent les mains et chacun évoque ses peines et ses joies. Comme chez tous les évangéliques, les participants entretiennent une relation directe avec Dieu.
Une proportion croissante de jeunes se tournent vers le Christ, au mépris de la foi dans laquelle ils sont nés. “Au début, j’avais des a priori, raconte la charmante Kapoor, je m’attendais à un rassemblement un peu niais, mais, en fait, j’ai complètement adhéré. Ce n’est pas la religion qui compte, c’est la relation à l’autre.” Il y a également Christopher Pereira, 24 ans, un animateur dont la télécommande est souvent bloquée sur God TV [Télé Dieu], “même quand il y a du foot”. Pour lui, le rendez-vous religieux hebdomadaire dans la maison d’un ami d’ami, dans le sud de Bombay, est un moment de sérénité où les gens vont à la rencontre des autres. “C’est comme une sortie sympa entre copains, à la différence que vous n’avez pas la gueule de bois le lendemain”, plaisante-t-il.
Conséquence de cet engouement, des congrégations aux méthodes déjà innovantes rivalisent d’ingéniosité. Ainsi, une petite paroisse appelée Power of Love a fait appel au bhangra [la musique folklorique pop du Pendjab] pour prêcher la bonne parole. L’école Saint Peter, dans le centre de Bombay, n’a pas hésité à mobiliser deux stars de la Premier League anglaise pour animer un atelier “football et valeurs chrétiennes”. Selon Dipankar Gupta, professeur en sciences sociales à l’université Jawaharlal Nehru de New Delhi, c’est la solidarité à l’œuvre au sein de ces communautés qui exerce autant d’attrait sur les jeunes. “Il n’y a pas que le Christ qui remporte un tel succès. Même le bouddhisme est à la mode. Et puis, Jésus, comme disent les jeunes, il est plutôt cool, non?” A Poona [ville universitaire située à 180 kilomètres de Bombay], ne manquez pas Intense, un groupe de rock chrétien très prisé des adolescents et dont les chansons exhortent le spectateur à “Lui donner une chance de changer ta vie”. Le batteur, Arun Danam, 31 ans, raconte: “Nous avons tous traversé des périodes très difficiles dans notre vie, et nous pensons que c’est Dieu qui nous a permis de nous en sortir.” Le groupe s’est produit dans tout le pays. “Notre meilleur concert, poursuit Danam, s’est déroulé à Bangalore [dans le sud du pays], où il y a énormément de jeunes. Nous y avons reçu un accueil incroyable. Les gens ne veulent pas de rituels ; ils cherchent la vérité et ils y parviennent grâce à notre musique.”
C’est le besoin de solidarité qui pousse Praveen George, 25 ans, assistant réalisateur de spots publicitaires, à se rendre au Vineyard, à Madras, tous les dimanches matin. Le Vineyard offre “une nourriture spirituelle aux gens qui ont du mal à se concentrer lors de services plus traditionnels, dit George. Ici, l’accent n’est pas mis sur la religion, mais sur les valeurs du Christ. Nous sommes comme une famille.” Pour Deepika Davidar, 31 ans, écrivain, adepte d’un groupe appelé Power House, cela revient à parler à Dieu “comme si c’était ton ami ou un parent”. L’engagement de ces jeunes auprès du Christ a beau être sérieux, cette génération qui est soi-disant apolitique n’en demeure pas moins areligieuse. Ne leur parlez pas de conversion, c’est le cadet de leurs soucis. “Ma relation au Christ est purement personnelle. Il m’a aidé à passer un cap difficile. Grâce à lui, j’ai changé, mais la religion n’y est pour rien”, affirme Ramneet Kaur, 21 ans, qui vient juste d’obtenir sa licence dans une université de Bombay. “Amen” ou, plutôt, “T’as raison”, diraient ses amis.

Murali K. Menon
The Indian Express

 

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