définition et chiffres

En Chine, le miracle de la foi fait recette

Proche des évangéliques, un journaliste américain rend compte du développement fulgurant des Eglises chrétiennes clandestines en Chine. L’attirance pour l’irrationnel joue un grand rôle dans ce succès. Pour tenter de combler le vide idéologique auquel ils sont aujourd’hui confrontés, des foules de Chinois se tournent vers la religion. Dans son livre Jesus in Beijing [Jésus à Pékin*], David Aikman, ancien correspondant de l’hebdomadaire américain Time à Pékin, rend compte de ce soudain attrait de la Chine pour le christianisme. Compte tenu du secret dont s’entourent les groupes de chrétiens chinois, cet ouvrage apporte une profusion d’informations nouvelles et importantes. Les chiffres annoncés par Aikman – qui est manifestement convaincu que ce “grand éveil” améliorera considérablement le sort de la Chine – sont impressionnants. Selon ses estimations, le pays pourrait recenser près de 100 millions de chrétiens pratiquants, et le taux de conversion progresserait de plus de 7% par an [voir page 35]. Certains spécialistes pensent que, dans vingt ans, la Chine comptera 200 millions de chrétiens (sans doute la plus grande communauté chrétienne de la planète); mais d’autres, comme Jason Kindopp, du Comité national pour les relations sino-américaines, se montrent plus sceptiques. Quoi qu’il en soit, comme l’écrit Aikman, “de la base paysanne à un niveau élevé de l’appareil du pouvoir chinois, le pays [est] truffé de chrétiens croyants”. Même à Pékin, on construit de nouveaux temples pouvant accueillir chacun plus de 4.000 fidèles [1.500 seulement, selon des sources chinoises].
Il est vrai que d’autres confessions connaissent elles aussi un renouveau. Mais le christianisme – et, principalement, le protestantisme évangélique – connaît un essor fulgurant. L’une des raisons de ce phénomène est que cette religion est suffisamment souple pour adapter son message à différents groupes de croyants et qu’elle propose une prise d’autonomie qui correspond bien à une société de plus en plus individualiste, tout en offrant une idéologie assez globalisante pour attirer les anciens adeptes du communisme. Une autre raison est que le christianisme se préoccupe d’aide sociale et qu’il promet une vie nouvelle aux couches les plus pauvres de la population: beaucoup de Chinois associent la religion chrétienne aux prodigieux miracles glorifiés par les évangélistes. Enfin, un troisième facteur est que cette religion semble étrangère, et donc séduisante, à de nombreux Chinois, mais aussi qu’elle a une histoire dans le pays et donc qu’elle ne l’est pas complètement**.
Aujourd’hui, les Eglises officielles [qui exercent leurs activités dans le cadre d’une association “patriotique” chapeautée par le gouvernement] comptent peu de fidèles. Comme le note Aikman, les Chinois préfèrent adhérer à des organisations protestantes clandestines, les “églises à domicile” [ainsi littéralement appelées en chinois pour désigner des groupes qui célèbrent l’office clandestinement chez des particuliers], ou à des communautés catholiques, clandestines elles aussi, affiliées au Vatican [avec lequel Pékin n’a pas de relations officielles]. Les lieux de culte à domicile connaissent la plus forte progression: même à Pékin, on en trouve plus de 700. Dans d’autres provinces, comme le Henan, dans le centre du pays, ou dans la région de Wenzhou, dans le Sud-Est, ils dominent le paysage. Les groupes protestants recrutent des adeptes dans tout le pays.
L’absence de liberté de religion encourage les Chinois à fréquenter les paroisses à domicile, lesquelles apparaissent non seulement comme des lieux de culte, mais aussi comme des bastions de résistance. Ces trois dernières années, Pékin a reconnu que la religion faisait désormais partie intégrante de la société chinoise, et le régime accorde même maintenant des subventions pour construire de nouvelles églises officielles. Dans le même temps, les autorités ont démantelé des paroisses clandestines qui attiraient un nombre croissant de fidèles.
Beaucoup de temples à domicile organisent des rassemblements dont la taille et la ferveur stupéfieraient les protestants américains les plus dévots. Il arrive que quelque 4.000 fidèles se rassemblent dans un emplacement tenu secret, afin de témoigner de leur attachement à Jésus. Mais l’explosion du christianisme en Chine n’a pas qu’une dimension spirituelle. Elle pourrait aussi avoir d’énormes conséquences politiques, ainsi que le souligne Aikman dans le sous-titre de son ouvrage, “Comment le christianisme transforme la Chine et altère le rapport des forces dans le monde”. Selon lui, le développement du christianisme dans le pays va conduire de nombreux Chinois à adopter une vision plus progressiste et humaine du mode de gouvernement et des relations internationales. L’expansion du christianisme, écrit-il, va imposer un “sens augustinien de la responsabilité internationale […], un sens profond de la modération, de la justice et de l’ordre”. Aikman n’est pas le seul à exprimer un point de vue de ce genre. Dans une étude sur les rebelles chinois intitulée Bad Elements (Les mauvais éléments), [le journaliste et écrivain spécialiste de l’Asie] Ian Buruma*** note que, si de nombreux dissidents chinois exilés aux Etats-Unis se sont convertis au christianisme évangélique, c’est en partie parce qu’ils considèrent que la religion sera un facteur de changement en Chine. Tony Lambert – l’auteur de China’s Christian Millions [Des millions de chrétiens en Chine; Monarch Books, 1999], – écrit qu’après les massacres de Tian’anmen des milliers d’intellectuels chinois se sont convertis au christianisme parce qu’ils croyaient que seul un changement radical sur le plan spirituel pourrait entraîner une refonte du système politique. Selon lui, un nombre croissant de Chinois estiment que, s’ils ont un jour à choisir entre l’Etat et Dieu, ils opteront pour Dieu, un acte de défi vis-à-vis de Pékin qui pourrait déboucher sur une révolte à plus grande échelle. “C’est sciemment que le mouvement des églises à domicile met l’accent sur l’autorité des Ecritures et défend une vision biblique des relations entre l’Eglise et l’Etat, écrit Lambert. Si des conflits [entre l’Eglise et l’Etat] éclatent, ils sont prêts à dire: ‘Nous devons davantage obéissance à Dieu qu’aux hommes.’” Certes, le christianisme pourrait tout à fait représenter une menace pour le fragile régime chinois. L’idée n’est pas nouvelle: c’est un ensemble de facteurs (la puissance de l’Eglise, le caractère subversif de la pensée chrétienne, la colère des milieux syndicaux et du monde paysan) qui a permis à Solidarnosc de vaincre le communisme en Pologne. Et certains signes donnent à penser que les chrétiens chinois commencent à s’intéresser au régime.
John Pomfret, le correspondant du Washington Post à Pékin, a ainsi rapporté que les responsables du Parti acommuniste à Wenzhou avaient tenté en 2002 de supprimer les cours d’instruction religieuse de l’école du dimanche, pensant que les pasteurs se soumettraient docilement à leur volonté. Mais ceux-ci ont rameuté leurs fidèles pour empêcher la fermeture des écoles, et les dirigeants du Parti ont dû renoncer à leur projet. De même, l’an dernier, quand le gouvernement a interdit tout rassemblement public durant l’épidémie de SRAS, de nombreux pasteurs ont refusé d’obéir aux ordres et invité leurs fidèles à se regrouper. Des prédicateurs clandestins ont même utilisé leurs pupitres pour prêcher la fin du régime communiste et ont continué à administrer le baptême malgré l’interdiction des autorités. Mais leur opposition au régime ne suffit pas à faire de ces chrétiens des réformateurs. De nombreux responsables protestants sont extrêmement conservateurs et n’ont pas d’autre visée que de propager leur foi. Victimes d’une longue répression – la religion a subi un traitement beaucoup plus dur en Chine qu’en Pologne –, les membres des Eglises clandestines ont une médiocre connaissance de la Bible et de la théologie libérale et de libération. Si le christianisme évangélique se répand si vite en Chine, c’est en raison de son caractère profondément émotionnel et empirique. Pour Richard Madsen, spécialiste du christianisme chinois, la Bible fait office “[de] talisman, [de] Petit Livre rouge de Mao”. Lambert reconnaît que la Chine ne compte que 1.200 étudiants en théologie, le type de formation qui les aiderait à enseigner au Chinois moyen les textes de base du christianisme et les aspects potentiellement progressistes de la foi. Les pasteurs ayant fait de sérieuses études théologiques sont peu nombreux. Time a rapporté que, dans les campagnes chinoises, on comptait 50.000 fidèles pour un seul ecclésiastique. Ce manque de formation joue en faveur des groupes évangéliques les plus démagogiques et les moins intellectuels. Bien que certaines de ces Eglises, en particulier dans les zones urbaines, étudient des questions bibliques, d’autres se concentrent sur les aspects irrationnels et superstitieux: miracles, salut immédiat, transes, hurlements et pleurs. Les membres de l’un de ces groupes, littéralement les “Hurleurs”, crient sans cesse la même phrase: “Jésus est notre Seigneur !” Une autre organisation clandestine, les “Pleureurs”, encourage les pleurs, qui auraient selon elle une valeur spirituelle. Enfin, le groupe des “Disciples” est convaincu que le diable est présent en chaque être humain et que les croyants doivent frapper leurs amis pour les débarrasser de Satan. Faye Pearson [une ancienne missionnaire baptiste], qui enseigne le christianisme au séminaire de Nankin, observe que, sur dix Chinois chrétiens, sept se sont tournés vers la religion à la suite d’une maladie et sont convaincus que le christianisme les a guéris. Même Tony Lambert admet qu’ils “adhèrent à une croyance biblique surnaturelle en un Dieu souverain qui répond aux prières de son peuple par des actions extraordinaires”.
En outre, contrairement à l’idée que le christianisme évangélique va responsabiliser les fidèles en donnant le jour à un groupe de Chinois contestataires capables de bâtir une société ouverte, les églises à domicile ont trop souvent tendance à devenir des fiefs autoritaires dont les membres vouent leur existence à un leader charismatique. Tout comme les mandarins des partis, ces prédicateurs se soucient peu de démocratie libérale, de société civile et des droits intrinsèques des non-croyants et des athées. Bien que certains prêtres clandestins aient tenté de collaborer avec leurs pairs, nombre de leaders plus charismatiques encouragent leurs fidèles à ignorer, voire à dénigrer les autres Eglises.

Des missionnaires américains pour christianiser la Chine

Où sont les Jean-Paul II ou les John Zen, l’évêque catholique de Hong Kong connu pour ses idées démocrates, dans le christianisme chinois? Les “Pleureurs” préfèrent prôner une loyauté absolue à leur leader, Peter Xu. Tony Lambert relate comment un prédicateur charismatique du Henan a convaincu des paysans crédules d’attendre toute la soirée l’apparition de Jésus dans une rivière; ceux-ci sont entrés dans l’eau, ont été emportés par les flots et se sont noyés. “L’Eglise du sud de la Chine” manifeste la même loyauté à son leader, Gong Shengliang. Quant aux “Disciples”, qui ont recruté plus de 100.000 adeptes dans une seule province, ils tiennent un discours si apocalyptique qu’ils ont convaincu des paysans et des étudiants d’arrêter de travailler. Ce genre de groupes prolifère un peu partout dans les provinces du pays. Les évangéliques américains n’ont pas compris la véritable nature des églises à domicile. Dans les pays autoritaires, les partisans de la démocratie sont souvent jetés en prison, mais il ne suffit pas d’être emprisonné dans un Etat autoritaire pour pouvoir se proclamer partisan de la démocratie. Pourtant, le gouvernement Bush et les organisations évangéliques américaines, qui introduisent clandestinement des bibles en Chine et y envoient des milliers de missionnaires, ne semblent pas enclins à procéder à de sérieuses investigations sur leurs homologues chinois. Dans les années 1990, le fondateur chinois du groupe “Eclair de l’Orient” s’est rendu aux Etats-Unis, où il a demandé l’asile politique en prétendant que sa religion lui vaudrait d’être persécuté s’il rentrait en Chine. Il a apparemment obtenu gain de cause sans être interrogé sur ses antécédents, et c’est ainsi que les autorités américaines ne se sont pas rendu compte que ce groupe dangereux était connu pour avoir enlevé et torturé d’autres chrétiens. La christianisation de la Chine comporte autant de risques d’engendrer une confusion similaire à celle qui a suivi la révolte des Taiping – un mouvement [1850-1864] fondé à l’origine sur un syncrétisme du christianisme et de croyances populaires chinoises – que de chances de déboucher sur une révolution libérale. A l’époque, un déclin du contrôle de l’Etat, une augmentation du chômage, des mouvements de population, la pression démographique et une prolifération de mouvements religieux hétérodoxes et charismatiques avaient affaibli le pouvoir en place et conduit à son éviction par des mouvements rivaux qui se faisaient la guerre tout en combattant les vestiges de l’ancien régime. La révolte des Taiping a fait quelque 20 millions de morts. Mais, aujourd’hui, la Chine est beaucoup plus peuplée.

http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=34085#

[*]Jesus in Beijing : How Christianity Is Transforming China and Changing the Global Balance of Power, Regnery, 2003
[**] On peut se reporter notamment à Jean Charbonnier : “Y a-t-il un christianisme chinois ?” in Eglises d’Asie, Dossiers et documents n° 4/97, 16 avril 1997. Consultable sur le site
[***] Bad Elements, Orion, 2002. Joshua Kurlantzick The New Republic