définition et chiffres

Le pentecôtisme africain contre le diable et la misère

«En ce moment crucial où la tendance est aux invectives, aux provocations, aux appels à peine voilés à la violence, j'exhorte tous nos compatriotes à plus de retenue, car ceux qui pactisent avec le diable ne seront sûrement pas capables d'éteindre le feu de la haine qu'ils auront inconsciemment allumé. Quant à mon Gouvernement, les générations montantes et futures retiendront que la mission est accomplie et bien accomplie. C'est sur ces mots de foi et d'espérance en l'avenir radieux pour notre cher et beau pays, le Bénin, que je termine mon message sur l'état de la Nation devant la Représentation Nationale. Que Dieu bénisse le Peuple béninois et ses Dirigeants!» [1]

C´est sur ces mots que l´ancien président du Bénin, Mathieu Kerekou, a clôturé son dernier discours sur l´état de la nation, en décembre 2005. En Afrique, de plus en plus d´élites politiques sont converties au pentecôtisme, témoignant du succès sans précédent des mouvances évangéliques sur le continent noir. D´éducation musulmane, le successeur du président Kerekou, Yayi Bonni, a à son tour rejoint le rang des protestants pentecôtistes. Bien que l´exactitude du chiffre soit difficile à attester, les estimations portent à 125 millions le nombre d´Africains, surtout de l´Ouest, à s´être convertis à l´évangélisme, ou plus précisément, au pentecôtisme, l´un des courants néo-protestants qualifiés d´évangéliques.

Origine du pentecôtisme africain

Historiquement, la présence du pentecôtisme en Afrique de l´Ouest n´est pas surprenante. Les zones de colonisation anglaise sont investies par les missionnaires nord-américains dès le début du 20e siècle, quelques années après l´apparition du pentecôtisme aux Etats- Unis. Aujourd´hui encore l´Afrique de l´Ouest est un terrain privilégié pour les grandes agences mondiales d´ évangélisation comme DAWN Ministries- Discipling A Whole Nation, Beyond Cible ou AD 2000.[2] Toutefois, la compréhension du phénomène renvoie à d´autres facteurs explicatifs, plus ancrés dans la réalité africaine.

L´implantation du pentecôtisme en Afrique de l´Ouest, même si elle se manifeste sous diverses formes et est relayée par diverses institutions selon les régions, survient dans un contexte socio-économique généralement propice à son succès. Les conditions économiques détériorées à partir du milieu des années 1980 et de la crise de la dette sont souvent avancées par les anthropologues comme l´une des causes majeures du succès du pentecôtisme en Afrique. Au Ghana, par exemple, l´effondrement de l´économie dû à la chute des prix du cacao dans les années 60 jusqu´à la famine générale des années 80, est concomitant au succès des églises évangéliques. Les fidèles sont alors majoritairement des jeunes et des femmes, qui cherchent désespérément de l´assistance.[3] Même schéma au Nigeria, où à elle seule la Redeemed Christian Church of God (Eglise Chrétienne des Rachetés de Dieu), fondée en 1952 mais développée dans les années 1980 compte 700.000 adeptes en 2002.[4]

Face au grave manque de ressources pour survivre au quotidien et au fléau de la maladie, les individus cherchent à trouver des solutions et des remèdes que les Etats ne peuvent pas leur fournir. Le pentecôtisme accorde une importance essentielle à l´Esprit Saint, qui provoque des guérisons, des délivrances et des dons de langue; le pentecôtisme véhicule dès lors une promesse de réussite et de richesse pour ses adeptes, libérés de leurs démons grâce à l´action du Saint Esprit. La conversion au pentecôtisme participe alors d´une stratégie de survie. Les individus en détresse se convertissent dans l´espoir de trouver quelque solution à leurs problèmes à travers le pentecôtisme et les perspectives sociales nouvelles qu´il laisse entrevoir.

Rupture avec la tradiction

Le pentecôtisme africain rompt drastiquement avec la tradition et les églises africaines indépendantes (mélange syncrétique de christianisme et de religions africaines) qui sont considérées comme occultes et au service du Démon et donc responsables des malheurs des gens. Les prédicateurs africains, qui ont reçu l´Esprit Saint, se livrent souvent à des rites mystiques de guérison et d´exorcisme durant lesquels le fidèle se libère du Diable responsable de ses malheurs. Au terme de ces cérémonies, l´individu purifié est exhorté de rompre avec ses habitudes et son entourage traditionnels pour se débarrasser définitivement du Démon. Cette diabolisation de la tradition mène certains adeptes pentecôtistes à nier des liens sociaux pourtant essentiels à leur survie au quotidien. Par exemple, un prédicateur conseillera à une jeune femme de rompre ses relations sociales traditionnelles pour se débarrasser de ses maux, établissant une relation de cause à effet entre la vie de la jeune femme parmi sa famille élargie et ses problèmes, qu´ils soient économiques, physiques ou autres. Or, une jeune femme africaine isolée de son réseau social traditionnel risque avant tout de sombrer dans l´indigence.

Cette volonté de rupture avec le passé et les coutumes reflète bien sûr un mouvement de mutation sociale et de questionnement identitaire en Afrique, observable surtout dans les centres urbains. La conversion au pentecôtisme est perçue comme un mode d´autonomisation par les individus soucieux d´adopter un mode de vie moderne. Dans cette optique, le pentecôtisme rejoint le souhait des gens à l´indépendance. Toutefois, cette rupture avec la famille demeure souvent à l´état d´aspiration ; la situation socioéconomique sur le continent noir exige aujourd´hui plus que jamais aux Africains de maintenir les liens traditionnels.

 

[1] http://www.afrology.com/presse/discours_kerekou.html
[2] MAYRARGUE, Cédric, « Trajectoires et enjeux contemporains du pentecôtisme en Afrique de l´Ouest », in : Critique Internationale, n°22, Janvier 2004, p3
[3] MEYER, Brigitte, « es Eglises pentecôtistes africaines, satan, et la dissociation de « la tradition » », in : Anthropologie et Sociétés, vol22, n°1, 1998, p65
[4] MAYRARGUE, Cédric, op. cit., p4