définition et chiffres

Flash Player runterladen um den Player zu sehen.


[. . .]

Bref historique de l´évangélisme

Sur les cinquante dernières années, le déclin des anciennes dénominations protestantes (presbytérianisme, épiscopalisme, congrégationalisme, disciples chrétiens, méthodistes unis) s’est accentué, tandis que le catholicisme a continué à progresser (mais en grande partie grâce à l’immigration), ainsi que les religions nées au dix-neuvième siècle (mormonisme, adventisme, témoins de Jéhovah…). Néanmoins, le groupe véritablement conquérant est celui de l’évangélisme dont l’ascension n’a pas failli depuis deux siècles. Il est issu des réformes en Allemagne au XVIIe siècle, et fut introduit en Amérique au XVIIIe siècle par George Whitefield. Le terme «mouvement» qu’on lui applique dénote les innombrables fluctuations qui se déroulent en permanence en son sein, où les congrégations (niveau d’une paroisse) rivalisent ou s’associent avec des dénominations (des rassemblements de congrégations) et des fidèles électron-libre. Il se divise en de nombreuses mouvances, qui vont du libéralisme jusqu’au conservatisme le plus strict, tendance qui nous préoccupera ici, et dont on retiendra qu’elle ne concerne qu’environ 60% des évangélistes. Pour comprendre la situation actuelle et la base électorale de George Bush, il faut résumer la «querelle entre les anciens et les modernes».[1]

Origines des Evangelicals

A partir de 1876, certains baptistes accompagnés de presbytériens se réunirent annuellement pour programmer un retour aux valeurs «authentiques» des premières années du christianisme. De leurs rencontres à Niagara Falls sortit en 1910 un livre, The Fundamentals: a Testimony to the Truth sous la direction de Anzi Dixon et Reuben Archer Torrey. Ils devinrent ainsi «les fondamentalistes» au sens strict du terme. L’appellation s’applique désormais à tout groupe religieux archi-conservateur, et donc à la mouvance conservatrice non seulement des évangélistes mais aussi des catholiques. Les groupes que nous étudierons plus loin relèvent tous de ce fondamentalisme «générique» même si techniquement leurs chefs ne proviennent pas tous du fondamentalisme historique. A la suite de la publication du livre, naquit une controverse entre les «fondamentalistes» et les «modernistes», essentiellement à l’intérieur des dénominations calvinistes, c’est-à-dire les baptistes, les presbytériens (nom américain de l’Église d’Écosse), et les congrégationalistes (nom véritable des Églises puritaines au XVIIe siècle et ensuite, et qui sont très minoritaires de nos jours). Des scissions se produisirent à l’intérieur des dénominations presbytériennes et baptistes dans les années 1930 lorsque les fondamentalistes partirent créer divers groupes séparatistes: la General Association of Regular Baptists, le Bible Presbyterian Church, les Independent Baptists et la World Baptist Fellowship. Les evangelicals (terme différent de «evangelist», fédérateur) apparurent dans les années quarante pour rassembler ceux qui, malgré divers désaccords de politique interne, ne quittèrent pas les presbytériens et les baptistes tout de suite, notamment parce qu’ils avaient divers investissements financiers dans les églises locales qu’ils auraient dû céder et perdre. Certains ne se séparèrent jamais des deux premiers groupes. Les evangelicals, essentiellement des responsables presbytériens âgés, se définirent alors par leur désir de coopérer avec les éléments les plus conservateurs à l’intérieur des grandes dénominations libérales. Quant aux méthodistes, ils ont fini par s’identifier aux libéraux également, notamment après le rassemblement de divers groupes méthodistes en 1939. Les chefs de file étaient totalement acquis au protestantisme libéral avant même la fondation en 1968 de la UMC, United Methodist Church qui est numériquement le deuxième groupe protestant avec 8.298.145 fidèles. L’évangélicalisme est donc né de la coopération entre ces evangelicals qui ont quitté les grandes dénominations et les conservateurs qui sont restés dans ces mêmes dénominations. Il faut aussi savoir que celles-ci sont devenues libérales, d’où l’antagonisme de leurs cadres et de certains membres à l’encontre des fondamentalistes qui sont des archi-conservateurs en théologie (et politique). Ce mouvement est donc constitué en premier de dénominations vouées à la perspective «evangelical», en second, des congrégations locales qui sont affiliées aux grandes dénominations libérales mais qui continuent à adhérer à une position «evangelical» conservatrice théologique, et en troisième, d’individus qui sont membres des grandes dénominations libérales, telle que l’UMC, mais qui observent une théologie conservatrice.

Tendance républicaine

Politiquement, les evangelicals ont tendance à être républicains, surtout leur faction strictement fondamentaliste, car comme l’évangélisme dans son ensemble, l’évangélicalisme est lui-même divisé en mouvances divergentes,[2] tandis que les protestants libéraux tendent à être démocrates. Il y a eu quelques exceptions avec Jimmy Carter, qui était membre de la Southern Baptist Convention et démocrate, et Bill Clinton, également baptiste et démocrate. Cette Southern Baptist Convention est le rassemblement protestant le plus dynamique, le plus conservateur et aussi le plus gros avec 16.052.920 membres.[3] Le pentecôtisme fait partie de l’évangélisme et participe souvent aux activités politiques des fondamentalistes. Il est né du troisième réveil religieux, au début du XXe siècle sous l’impulsion de pasteurs méthodistes ou baptistes et il s’est très vite répandu non seulement aux États-Unis mais dans le monde entier par l’entremise d’une multitude de groupes. Il s’agit d’un protestantisme émotionnel qui insiste sur les dons de l’Esprit envoyés aux hommes à la Pentecôte.[4] Dans les années cinquante, Billy Graham, un «evangelical» qui avait abandonné ses propres racines fondamentalistes pour gagner le soutien des membres beaucoup plus nombreux des grandes dénominations évangélistes, porta le mouvement au pinacle de la scène religieuse américaine grâce à sa collusion avec les politiciens et les magnats de la presse, notamment Randolph Hearst.[5] Organisateur infatigable de croisades, il fut un chantre incontournable de l’anti-communisme dans le monde entier, y compris en France,[6] et vanta sans relâche les vertus de la démocratie américaine sans pour autant se voiler la face sur ses manquements à la morale chrétienne. Lorsqu’il se rendit compte que Nixon l’avait également exploité, et que le Watergate ternissait sa propre image, il revint à un christianisme plus générique sans trop de référence politique directe, mais il est resté très proche des dirigeants, notamment de la famille Bush, dont George, le père, appartient à l’Église épiscopalienne (nom de l’anglicanisme en dehors de la Grande-Bretagne), et la mère, Barbara, au presbytérianisme (Église d’Écosse à l’étranger). Son fils Franklin Graham a pris sa succession et nous reparlerons de lui plus loin. Ce fut Billy Graham qui en 1986 ramena au Christ le jeune George Bush qui avait trop profité des plaisirs matériels et en fit le «born-againChristian » qui dirige désormais la politique américaine. Celui-ci est depuis sa conversion techniquement un «adhérent individuel» à l’évangélicalisme à l’intérieur de la United Methodist Church.[7] Comme, ainsi que nous l’avons vu, ce groupe est libéral, Bush est très vertement critiqué par les instances de sa propre Église qui se sont vigoureusement opposées à la guerre en Irak, et le lui ont fait savoir.[8] Les responsables de l’Église épiscopalienne aussi, ce qui a fait dire à Bush père que les religieux n’avaient pas à se mêler de politique étrangère… Réponse étrange quand on connaît l’utilisation constante que les présidents, Bush père comme les autres, font des chefs religieux dans la promotion de leur politique intérieure et étrangère.[9] En revanche, la Southern Baptist Convention est le seul groupe religieux dont les chefs de file, notamment le directeur de la branche politique, Richard Land, ont soutenu l’intervention américaine en l’Irak au début de cette année, et il n’est pas fortuit que le président Carter s’en soit retiré.[10] Cependant, la position des autorités religieuses dans le pays n’a guère eu d’incidence sur l’opinion de leurs fidèles qui dans une grande majorité ont préféré «désobéir» à leur clergé pour soutenir Bush. Un sondage Gallup de mars 2003 indiquait que 63% des pratiquants réguliers, toutes confessions confondues, soutenaient l’invasion de l’Irak, contre 59% de la population générale.[11] Paradoxalement, des critiques s’élèvent aussi de l’intérieur de l’évangélicalisme contre la rhétorique de Bush et son utilisation de la religion à des fins guerrières.[12] Imitant les débuts de la carrière fulgurante de Billy Graham qui mariait religion et politique, le fondamentalisme, au sens d’évangélicalisme conservateur, progressa fortement à partir des années soixante-dix, et certains pensent que c’est en partie en réaction contre la libéralisation des mœurs des années soixante. Ses ténors sont pour la plupart des stars télévangélistes qui occupent les ondes et les écrans de télévision grâce à d’habiles contrats avec les chaînes, ou grâce à leurs propres réseaux câblés.[13]

[. . .]

www.religioscope.info
Bernadette Rigal Cellard

 

[1] Je dois à Gordon Melton, éminent spécialiste des religions, fondateur et directeur de ISAR (Institute for the Study of American Religion, situé à l’Université de Californie à Santa Barbara) de m’avoir expliqué ces évolutions très complexes.
[2] Pour saisir les divergences voir: Clyde Wilcox. «The Fundamentalist Voter: Politicized Religious identity and Political Attitudes and Behavior.» Review of Religious Research, vol. 31 n° 1 (September 1989)p. 54-67. L’article suivant analyse les différences entre le soutien apporté à la Moral Majority par les fondamentalistes et les evangelicals: Clyde Wilcox. «Evangelicals and the Moral Majority.» Journal for the Scientific Study of Religion. Vol.28, n°4 (1989)p.400-414.
[3] Pour les chiffres des méthodistes et des baptistes: Yearbook of American and Canadian Churches publié par le National Council of Churches chez Abingdon Press, 2003.
[4] Voir Jean-Paul Willaime. «Le Pentecôtisme: contours et paradoxes d’un protestantisme émotionnel.» Archives de Sciences Sociales des Religions. 44e année, n° 105 (janvier-mars 1999)p.5-28.
[5] Pour une analyse de son discours voir "L'évangélisme au XXe siècle : Billy Graham". Le Facteur religieux en Amérique du Nord : États-Unis (FRAN). Bordeaux: Centre d'Etudes Canadiennes en Sciences Sociales, Institut d'Etudes Politiques de Bordeaux, 1980. Tome 2. p.157-176.
[6] Dans Mythologies (Paris: Le Seuil, 1957), Roland Barthes croque savoureusement sa croisade au Vel d’Hiv dans les années cinquante.
[7] Un article de Newsweek décrit bien l’ambiance religieuse de la Maison Bush. Howard Fineman. «Bush and God». Newsweek online, March 10, 2003. 13 pages. [8] Nixon en son temps avait été renié par ses coreligionnaires, les quakers, célèbres pacifistes.
[9] Bush père eut recours à la même stratégie que son fils, mais plus discrètement. Il présenta la nécessité d’intervenir contre l’Irak en terme de transcendance: l’Amérique, phare de la démocratie, devait en imposer le modèle dans le monde. Voir la comparaison que fait Roberta L. Coles entre son ton prophétique et celui, plus modeste de Clinton pour expliquer l’intervention militaire au Kosovo. Selon cette dernière, l’Amérique, qui a la chance d’être démocratique, n’est pas pour autant parfaite et doit lutter avec les autres peuples pour améliorer le monde. «Manifest Destiny Adapted for 1990s War Discourse: Mission and Destiny Intertwined.» Sociology of Religion, vol. 63 n°4 (Winter 2002) p.403-426.
[10] Sur les prises de position des Églises voir: Peter Steinfels. «Churches and Ethicists Loudly Oppose the Proposed War on Iraq.» The New York Times, September 28, 2002. p.A15(L)col 01. Le président et prophète de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (les mormons) a également déclaré que la guerre était juste, une fois celle-ci déclarée, et il semblerait que ce soit davantage pour soutenir les soldats que par esprit guerrier. Peggy Fletcher Stack. «Hinckley Says War is Just, But Respects Dissent.» The Salt Lake Tribune, April 7, 2003.
[11] Voir Richard N. Ostling. «U.S. Churches’Clergy-Laity Split on War». AP, March 18, 2003.
[12] Voir Jane Lampman. «New Scrutiny of Role of Religion in Bush’s Policies: The President’s Rhetoric Worries Even Some Evangelicals.» The Christian Science Monitor, March 17, 2003.
[13] Pour un résumé de ces tractations avec les chaînes de télévision voir Finke et Stark, p. 219-223. Sur l’utilisation des media par la Nouvelle Droite chrétienne voir: Jeffrey Hadden. «Religious Broadcasting and the Mobilization of the New Christian Right». Journal for the Scientific Study of Religion, vol. 26 N°1 (1987)p.1-19.